J’ai entendu la chronique de Pierre Charvet sur France Musique ce matin, et je ne résiste pas à vous faire part de sa transcription. Retrouvez également cette chronique en réécoute sur le site de France Musique.
http://sites.radiofrance.fr/francemusique/em/mot-jour/emission.php?e_id=70000040
Le mot du jour daté du 06/09/2010, par Pierre Charvet sur France Musique :
Bonjour à tous,
Durant cette année 2010 nous fêtons beaucoup d’anniversaires dans le monde de la musique : Schumann, Barber, Balakirev, Pergolese, mais encore Wilhelm Friedemann Bach, nous lui avons consacré une série de mots du jour, Pierre Schaeffer ou encore Django Reinhardt. Mais aussi, vous n’y avez pas échappé Frederic Chopin.Et c’est justement d’une expression intimement liée à la musique de Chopin dont je voudrais vous parler ce matin. Une expression que nous avons tous entendu sans forcément connaitre sa réelle signification. Notre mot du jour : la note bleue.
[Extrait]
La note bleue. C’est une expression qui est née avec la musique de Chopin mais que l’on doit en fait à George Sand. Je la cite, décrivant un moment particulièrement magique lorsque Chopin jouait la nuit devant son cercle d’amis romantiques, “et puis”, dit elle, “la note bleue résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente”, fin de la citation.
Mais de nos jours la note bleue a pris d’autres significations que viennent un peu troubler le sens que lui donnait George Sand en parlant de Chopin.
D’abord il y a ce qualificatif de bleu qui peut donner une signification mélancolique, on parle des bleus à l’âme, renforçant ainsi les clichés qui font que, quand on parle de romantique on y associe facilement le terme de mélancolique, oubliant ainsi que le romantisme qui brise les structures musicales est avant tout né dans le souffle plutôt violent de la révolution française.
Quand on emploie l’expression de note bleue, on pense également, évidemment, au jazz, où ce terme est utilisé. Qu’est-ce que faire une note bleue en jazz, c’est le fait d’attaquer par en dessous la note qui fait partie d’une mélodie, une sorte d’appoggiature pour utiliser le terme classique.”
[Exemple sonore]
On voit dans ce cas-là que la note bleue, cela relève plutôt de la mélodie, de la succession de hauteurs sonores et indirectement de l’harmonie.
Mais la note bleue de Chopin c’est en fait autre chose, et sans doute une chose plus profondément liée au discours musical, qui est avant tout affaire de temps. Le temps, notre existence nous donne l’impression qu’il s’écoule parfois plus ou moins rapidement, et ce temps nous le graduons avec les secondes. La pulsation qui gradue le temps en musique nous donne la vitesse d’un morceau : le tempo. Morceau, qu’il soit rapide ou lent avec un tempo différent donc voit quand même le temps s’écouler inexorablement.
Et c’est là qu’arrive un subterfuge. Puisque l’art c’est de la magie, il y a un truc, un subterfuge donc qui va nous permettre d’arrêter, ou en tout cas de suspendre momentanément le temps. Enfin, de nous en donner l’impression. Ce subterfuge, c’est ce qu’on appelle le “tempo rubato”, litéralement le temps volé ou dérobé. Le tempo rubato, cela signifie que dans un discours musical on abandonne de manière momentanée la rigidité, la régularité de la pulsation, de la graduation du temps, et que par conséquence le tempo devient plus flou, plus difficile à percevoir. Le tempo rubato, c’est accélérer certaines notes, en ralentir d’autres, en fait on vole du temps mais on en rend aussi un petit peu. Et c’est ce qui donne cette magie, cette impression de temps suspendu, c’est plutôt cela la note bleue que l’on rencontre dans la musique de Chopin.
[Extrait]
Vous voyez, rien de mélancolique là-dedans, nous sommes presque dans la métaphysique. En tout cas nous sommes très loin des clichés sur les romantiques, celle d’une musique dépressive que Chopin jouait pour ses amis dans l’obscurité. Et si Chopin jouait dans la nuit ou l’obscurité pour ses amis, il n’y a aucune fascination morbide pourtant dans sa musique, c’est simplement parce que l’obscurité permet une écoute plus concentrée et débarrassée de la vision, la perception musicale devenant ainsi plus lumineuse. Et d’ailleurs, si je reprends les mots de George Sand, c’est de cela dont il s’agit : “la note bleue résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente”. La nuit transparente, presque un oxymore, mais qui situe résolument à mon sens notre note bleue, non pas dans la douleur dépressive mais bel et bien dans la lumière du temps suspendu.”
[Extrait] 2e concerto pour piano de Chopin, deuxième mouvement. Christian Zimmerman au piano et à la direction.
